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| par Jean-Marie Muller, directeur des études à l'IRNC
Ce lexique a été publié par la revue Alternatives
Non Violentes en 1988 (n° 68). Nous en avons reproduit ici
les concepts introducteurs avec l'aimable autorisation de son
auteur. Nous vous invitons à consulter l'ensemble
du lexique sur le site de l'IRNC,
qui présente une contribution remarquable à la culture
de la non-violence. Les concepts introducteurs du lexique y sont
suivis de 4 autres parties thématiques: philosophie,
politique, stratégie, défense.
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Agressivité |
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Lutte |
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Conflit |
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Peur |
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Force |
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Violence |
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| Agressivité |
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La violence est tellement présente
au coeur de l'histoire des hommes que nous sommes parfois tentés
de penser qu'elle est inscrite au coeur même de l'homme. La violence
serait « naturelle » pour l'homme. Il serait
donc vain de parier sur la non-violence. En réalité,
la violence est culturelle et non pas naturelle. Ce n'est pas
la violence qui est inscrite dans la nature humaine mais l'agressivité.
Et il n'est pas fatal que celle-ci s'exprime par la violence.
L'agressivité est une puissance de combativité,
d'affirmation de soi. Constitutive de ma propre personnalité,
elle me permet d'affronter l'autre sans me dérober. Sans
agressivité, nous serions constamment en fuite devant les
menaces que les autres font peser sur nous; nous serions incapables
de surmonter la peur qui nous retient de combattre nos adversaire.
Devant l'injustice, la passivité est une attitude plus
répandue que la violence. La capacité de résignation
des hommes est plus grande que leur capacité de révolte.
Aussi, l'une des premières tâches d'une action non-violente est-elle
de « mobiliser » ceux-là mêmes qui
subissent l'injustice, c'est-à-dire de réveiller
leur agressivité pour les préparer à la lutte.
En ce sens, la non-violence est plus opposée à la
passivité et à la résignation qu'à
la violence.
« La non-violence, affirmait Gandhi, suppose
avant tout qu'on est capable de se battre ».
La violence apparaît alors comme une perversion de l'agressivité.
L'action non-violente collective doit permettre de canaliser l'agressivité
des individus en sorte qu'elle ne s'exprime plus par les moyens
de la violence destructrice qui risquent de créer de nouvelles
injustices, mais par des moyens justes qui permettent de construire
une société plus juste. Source
du lexique
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| Conflit |
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Notre relation aux autres est constitutive de notre propre personnalité.
Nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes. Cependant
notre première rencontre avec l'autre est le plus souvent conflictuelle.
Elle est alors une relation d'adversité, de tension, d'affrontement:
l'autre est celui dont les désirs s'opposent à mes
propres désirs, dont les projets contrarient mes propres
projets, dont les droits empiètent sur mes propres droits, dont
la liberté menace ma propre liberté, dont l'existence
défie ma propre existence. C'est donc à travers
des conflits que je me fais reconnaître de l'autre et qu'il se
fait reconnaître de moi. Ainsi le conflit est-il au centre des
rapports entre personnes et entre collectivités humaines.
Sa fonction est de construire entre elles des relations de justice.
Toute situation politique est conflictuelle, ne serait-ce que
de manière potentielle. Il en résulte que l'action politique
consiste essentiellement à gérer les conflits entre
individus et groupes sociaux. La non-violence ne présuppose
pas un monde sans conflits: en réalité, on ne peut
parler d'action non-violente qu'en situation de conflit. Les divers
discours pacifistes, qu'ils soient juridiques ou spiritualistes,
se trompent lorsqu'ils stigmatisent le conflit au profit d'une
apologie exclusive du droit, de la confiance, de la fraternité,
de la réconciliation, du pardon et de l'amour. Source
du lexique
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| Force |
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Toute lutte est une épreuve de force.
Dans un contexte social et politique déterminé,
toute relation aux autres s'inscrit dans un rapport de force.
La lutte non-violente a pour fonction de modifier le rapport de
force de manière à établir des relations plus justes
entre individus et groupes sociaux. Il est vain de prétendre
que le droit doit primer la force en voulant discréditer
la force au nom du droit. Dans la réalité, en effet,
le droit ne peut avoir d'autre garantie que la force. C'est le
propre de l'idéalisme de conférer à l'idée
même de droit une force spécifique qui agirait dans l'histoire
et serait le véritable fondement du progrès. Tout montre
au contraire, qu'une telle force n'existe pas.
Le discours stratégique qui fonde la pertinence du concept
de lutte non-violente récuse les discours moralistes qui
voudraient faire reposer la justice sur la « force
de la raison », la « force de la vérité »
ou la « force de l'amour ». La justice et
la vérité sont impuissantes par elles-mêmes. Il
s'agit de leur donner les moyens de la force pour les faire prévaloir
dans la réalité sociale et politique. Dès lors qu'une
injustice empêche tout dialogue, ce n'est que contraint et forcé
que l'autre se rendra à la raison et me donnera raison
en reconnaissant mes droits. Seule la force organisée dans
l'action appuyée sur le nombre peut être efficace pour
combattre l'injustice et rétablir le droit. Source
du lexique
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| Lutte |
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L'existence est véritablement une lutte pour la vie. Pour
défendre mes propres droits comme pour défendre
les droits de ceux dont je veux être solidaire, je dois entrer
en lutte contre ceux qui les menacent ou leur portent atteinte.
« Quelle folie, affirmait Péguy, que
de vouloir lier à la Déclaration des Droits de l'Homme
une Déclaration de Paix. Comme si une Déclaration
de Justice n'était pas en elle-même une Déclaration
de guerre. [...] Comme si un seul point de droit, comme si un
seul point de revendication pouvait apparaître dans le monde et
ne point devenir aussitôt un point de trouble et un point d'origine
de guerre ».
Si nous prenons ce mot de « guerre » dans
son acception la plus large (en entendant par là une lutte,
une opposition, un combat, un affrontement), alors nous pouvons
reprendre à notre compte les formules de Péguy.
Seule la lutte permet de créer un rapport de force
capable de contraindre un adversaire à respecter le droit
et la justice. Il serait illusoire de croire qu'il est habituellement
possible de faire l'économie de ce moment de lutte et d'affrontement
en ne misant que sur le dialogue pour obtenir justice. La lutte
a précisément pour fonction de créer les
conditions d'un dialogue qui permette de négocier une solution
juste du conflit. Il n'y a de paix que
dans la justice et il n'y a de justice que par la lutte. Mais
la lutte pour la justice exige des moyens justes, c'est-à-dire
non-violents. Source
du lexique
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| Peur |
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L'action non-violente conduit souvent à descendre dans
la rue pour manifester publiquement la volonté de combattre
l'inacceptable. Elle comporte alors le risque d'une confrontation
directe, physique, à ceux qui sont également dans
la rue. Pour agir, il faut oser affronter l'autre, les autres,
tous les autres. Et cet affrontement fait peur. Nous avons peur
de sortir pour mener dehors une action publique qui nous fait
remarquer et nous expose aux menaces des autres. C'est ainsi que
nos peurs nous retiennent dans le confort de notre vie privée.
L'idéologie dominante voudrait nous imposer de taire nos
peurs: elles seraient coupables et par conséquent inavouables.
Il serait pourtant vain de prétendre les refouler, mieux
vaut en prendre conscience et les avouer, tenter de les maîtriser
sans les nier. Ce qui est honteux, ce n'est pas d'avoir peur -
car la peur est humaine - mais de se laisser vaincre par sa peur.
Le courage, ce n'est pas ignorer la peur mais la dominer. Et c'est
précisément la peur qui permet le courage.
L'homme sans reproche n'est pas celui qui se prétend sans
peur mais celui qui surmonte sa peur.
La peur est mauvaise conseillère: devant l'injustice, elle conseille
la passivité et devant le conflit,
elle conseille souvent la fuite et parfois la violence.
Nous ne devons pas nous laisser conseiller par nos peurs: nous
devons conseiller nos peurs. Nos peurs sont rarement proportionnées
à la réalité des dangers encourus. Pour une
large part, les dangers sont imaginaires et les plus grandes menaces
se cachent dans l'inconnu. Nos peurs sont souvent irrationnelles
et nous devons tenter de les raisonner. Cependant, même apprivoisées,
il serait illusoire de penser que nous puissions les faire disparaître
totalement. Une peur avouée est déjà à
moitié surmontée; mais à moitié seulement.
L'autre moitié est largement irréductible. Il faut
avoir la patience de vivre avec elle, si désagréable
que soit sa compagnie.
Mais nos peurs ne sont pas seulement naturelles. A des degrés
divers, les Etats engendrent et entretiennent de nombreuses peurs
parmi les citoyens afin d'obtenir d'eux la soumission et l'obéissance
dont ils ont besoin. Le plus souvent ils n'ont pas besoin de recourir
à la terreur pour faire peur aux citoyens. Il leur suffit
d'exercer discrètement une menace diffuse pour entretenir une
peur diffuse qui fera respecter « la loi et l'ordre ».
Dans les Etats totalitaires, l'ordre n'est établi que
lorsque la peur est établie. Les citoyens finissent par
intérioriser cette peur-là; pour oser défier
l'Etat en s'engageant dans des actions de dissidence et de désobéissance,
il leur faudra la surmonter. L'Etat peut également manipuler
les peurs des citoyens en exacerbant la menace que l'ennemi fait
peser sur leurs libertés. Là encore, l'Etat peut
d'autant mieux se faire obéir à l'intérieur
de la société qu'il aura su convaincre ses sujets
qu'une menace extérieure mortelle pèse sur eux. La société
civile doit se libérer de cette peur factice en déjouant
la part de chantage contenue dans cette propagande idéologique
de l'Etat.
L'action non-violente exige que nous surmontions les peurs qui
nous paralysent. Pour les surmonter, il faut d'abord que nous
puissions les dire, nous les dire et les dire aux autres, et que
nous puissions également entendre les peurs des autres.
Il faut ainsi créer des lieux où nous puissions exprimer
ensemble nos peurs. Ainsi nous pourrons mieux les surmonter ensemble.
Mais, en définitive, c'est en agissant ensemble que nous
pourrons être sûrs de les avoir surmontées. Source
du lexique
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| Violence |
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Toute violence est un viol de la personne: le viol de son identité,
de ses droits, de son corps. La violence fondamentale est celle
des situations d'injustice qui maintiennent des êtres humains
dans des conditions d'aliénation et d'oppression. Le plus
souvent, c'est cette violence de l'injustice qui provoque l'action
violente par laquelle l'opprimé tente de se libérer
du joug qui pèse sur lui.
Cependant, la violence n'est pas une fatalité. Ni l'agressivité,
ni la lutte, ni la force
ne doivent être identifiées à la violence. Si l'agressivité
et la force qui s'exercent dans la lutte permettent le règlement
du conflit, la violence au contraire est
un dérèglement du conflit. La violence enraye le fonctionnement
du conflit et ne lui permet plus de remplir sa fonction qui est
d'établir la justice entre les adversaires. Il y a violence
lorsque, par un dysfonctionnement du conflit, l'un de ses protagonistes
met en oeuvre des moyens qui font peser sur l'autre une menace
de mort.
Toute violence est un processus de meurtre, de mise à
mort. Le processus n'ira peut-être pas jusqu'à son terme
et le passage à l'acte n'aura pas nécessairement
lieu, mais le désir de meurtre envenimera désormais
tout le conflit.
De l'humiliation à l'extermination, multiples sont les
formes de la violence et multiples les formes de mort. Porter
atteinte à la dignité de l'homme, c'est déjà
porter atteinte à sa vie. Quelle que soit sa forme, la
violence ne doit pas être considérée comme un processus
inéluctable. A partir du moment où la violence commande
les rapports entre les adversaires, les mécanismes (juridiques,
sociaux, éthiques, etc.) de règlement des conflits se trouvent
disqualifiés.
Le conflit risque alors de ne plus être le moyen de rechercher
une solution juste mais l'élimination de l'adversaire.
Au moment même où je prends conscience de la violence comme d'un
processus de mort qui pervertit radicalement ma relation à
l'autre, je suis amené à récuser toute justification
de la violence. L'éveil philosophique, c'est précisément
la prise de conscience de la violence comme d'un obstacle à
la réconciliation de l'homme avec lui-même et avec l'autre.
C'est en rencontrant la violence que j'apprends que « la
vraie vie est absente » et c'est en refusant tout accommodement
avec elle que je peux espérer « changer la vie ».
La violence introduit un non-sens dans l'existence de l'homme
et, pour autant qu'il pactise avec elle, il se fait lui-même prisonnier
d'un destin absurde. Mais la violence est aussi une méthode
d'action qui paraît parfois nécessaire soit pour défendre
l'ordre établi lorsqu'il garantit la liberté, soit
pour combattre le désordre établi lorsqu'il maintient
l'oppression. La violence en effet peut être employée au
service de causes justes; mais elle n'en devient pas juste pour
autant. Même si elle se trouve légalisée par l'Etat
ou légitimée par des autorités morales, une
violence n'en reste pas moins une violence, qui meurtrit l'humanité
de l'homme, à la fois de celui qui la subit et de celui
qui l'exerce.
Mais parce qu'elle est aussi une méthode d'action sur
laquelle se fondent des stratégies, la violence ne mérite
pas seulement une condamnation, elle exige une alternative. Il
est donc essentiel de rechercher des « équivalents
fonctionnels » de la violence. L'exigence éthique
qui récuse la violence a toute chance de se trouver écartée,
tant que la violence apparaîtra nécessaire à l'efficacité
de l'action politique. L'exigence éthique rejoint donc
le réalisme politique pour fonder la recherche de moyens
d'action qui permettent de résoudre humainement les inévitables
conflits humains autrement que par le recours à la violence
destructrice et meurtrière. Source
du lexique
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