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Ce sont les historiens qui, longtemps après, posent sur de tels événements des étiquettes définitives. Mais ceux qui les ont vécus au jour le jour, confusément, douloureusement, avec des alternances de carnage et de calme aussi peu prévisibles que les caprices de la météo, n'avaient bien sûr aucune conscience d'être dans telle ou telle année de la guerre de X ans. Ils ne pouvaient donc pas se dire: « Ouf, bientôt fini, plus que douze ans à tirer! »
Entre ces réminiscences de manuels d'histoire et la période actuelle, le rapport est hélas plus étroit que nous n'osons l'imaginer. Certes, l'invasion de l'Irak par les armées coalisées a donné lieu à une Blitzkrieg forcément courte (trois semaines), vu l'écrasante supériorité technologique et militaire des agresseurs. Mais chacun sent bien que « l'après-guerre » ouverte par la chute du régime de Saddam Hussein n'est pas la paix. Peut-être vivons-nous en fait les premières années d'un enchaînement de guerres néo-coloniales qui pourraient toucher plusieurs générations en ce siècle.
Sur le terrain, d'une part, les tensions sont toujours vives entre la population et les forces d'occupation, promptes à « sécuriser » les champs pétroliers, mais mal préparées aux tâches de reconstruction sociale d'un Etat dévasté. Après avoir assisté passivement au pillage de Bagdad, puis abattu froidement des manifestants jugés trop menaçants, les soldats étasuniens, promus shérifs de quartiers, multiplient les maladresses dans leurs contacts quotidiens avec des Irakiens qu'ils traitent avec autant de mépris que, naguère, les « gooks » du Vietnam. Certains reportages récents sur le comportement des occupants font froid dans le dos, car à une barbarie de soudards ne peut que répondre la contre-barbarie du fanatisme religieux
ou nationaliste.
Dans le calendrier de l'administration Bush, d'autre part, l'Irak n'est que le deuxième épisode, après l'Afghanistan, d'un plan de mise au pas du monde entier. L'entrée en guerre unilatérale des USA, contre l'avis du Conseil de sécurité de l'ONU, peut être vue comme un test destiné à établir dans les relations internationales une nouvelle norme: celle de la « guerre préventive », élément clé de la doctrine de National Security Strategy rendue publique en septembre 2002.
Selon cette doctrine, les Etats-Unis (et eux seuls) seraient en droit d'attaquer tout pays qu'ils estiment représenter une menace, quelles qu'en soient les raisons. L'exemple irakien est édifiant: aucune trace des fameuses armes de destruction massive censées justifier une intervention militaire immédiate. Personne n'était dupe à cet égard, d'autant plus que les services secrets étasuniens et britanniques n'ont pas hésité à fabriquer des faux grossiers (affaire de l'uranium nigérian) rapidement dénoncés par des experts indépendants1.
Le Conseil de sécurité de l'ONU ayant fini par voter une nouvelle résolution qui légitime le fait accompli en confiant aux puissances occupantes le contrôle des ressources pétrolières irakiennes, les faucons de Washington peuvent se sentir encouragés à persévérer dans cette voie. Donald Rumsfeld, secrétaire d'Etat à la Défense, a explicitement envisagé une guerre de quarante ans pour établir par la force le nouvel ordre mondial dont rêvait Bush père. Les seules inconnues dans cette stratégie implacable sont donc les prochaines cibles: Iran, Syrie, Cuba, Corée du Nord?...
Vers un boycott à long terme
Naïf et rétrograde, le rêve d'empire de l'administration Bush est dangereux pour les Etasuniens eux-mêmes, non seulement parce qu'il attise le terrorisme international, mais parce qu'il contribue à une dégradation des droits démocratiques dans leur propre pays pour cause de psychose sécuritaire. Norman Mailer, dans son dernier livre, juge que l'Amérique est aujourd'hui dans une « situation pré-totalitaire », car « le patriotisme d'une nation en crise présente une tendance logique à la fascisation »2.
Face à ce danger, heureusement, la société civile n'est pas inactive et les mouvements pro-démocratiques se mobilisent pour résister à l'engrenage impérial.
C'est en accord avec ces mouvements étasuniens que le CMLK a décidé de redéployer son action en adhérant au « Boycott global pour la paix » (BGP) décrit ci-dessous. Il ne s'agit en effet plus seulement de tenter, dans l'urgence, d'empêcher une guerre annoncée, mais de lutter dans la durée contre la politique globale d'un empire mégalomane. Voulons-nous d'un nouveau siècle étasunien? Voulons-nous être les sujets, les vassaux d'une puissance « hors la loi » qui prétend régir le monde à son profit, réduisant l'ONU au rôle de chambre d'enregistrement de ses desiderata? Si tel n'est pas le cas, le BGP nous donne un moyen d'action qui s'inscrit également dans la durée – plusieurs années ou décennies – à l'instar du mouvement de boycott qui se révéla très efficace contre l'apartheid en Afrique du Sud.
Le but du « Boycott global pour la paix » est de construire un réseau mondial de boycotteurs et de boycotteuses pour faire pression sur le gouvernement étasunien, à travers les firmes commerciales qui le soutiennent, afin que ce gouvernement renonce au militarisme et à sa politique d'hégémonie. Par rapport au boycott que le CMLK avait lancé en mars, la principale différence est que nous choisissons de nous concentrer sur les firmes étasuniennes. D'autre part, le BGP ne vise pas seulement les compagnies pétrolières, mais un large éventail de firmes choisies selon les critères suivants:
- elles ont financé de manière importante le Parti Républicain et
l'élection de George W.Bush;
- elles ont obtenu de lucratifs contrats gouvernementaux pour la
reconstruction de l'Irak;
- elles symbolisent de manière évidente l'impérialisme étasunien.
Vous trouverez sur le site Internet www.globalboycottforpeace.org une liste de plus de 30 firmes répondant à ces définitions: Esso, mais aussi Altria (Philip Morris), McDonalds, Coca Cola, Pepsico, Microsoft, American Airlines, etc.
Selon nous, il n'est ni nécessaire, ni même souhaitable de les boycotter toutes. Mieux vaut en choisir un petit nombre et faire savoir aux directions suisses de ces firmes les raisons de votre boycott en précisant les demandes qui devraient être satisfaites pour que vous puissiez y mettre fin. Le CMLK mettra prochainement en ligne des documents pour vous aider à concrétiser ce nouveau boycott (lettres-types).
Démocratisons les USA!
Le but du boycott global est d'encourager les multinationales étasuniennes à se rebeller contre la politique impérialiste de leur gouvernement, qu'elles ont toutes financée, parce que cette politique est suicidaire. Les sociétés visées n'ont pas de culpabilités particulières. Il ne s'agit pas de punir des « fautes », mais d'utiliser la seule stratégie capable d'amener le gouvernement étasunien à un vrai changement de paradigme: opter pour une économie socialement responsable, créant et redistribuant des richesses sans devoir recourir à la guerre; renoncer à dominer la communauté mondiale pour devenir un partenaire à part égale de cette communauté, acceptant les mêmes règles du jeu que tous les autres.
Vision utopique? Pas plus que ne l'ont été l'abolition de l'esclavage ou le droit de vote des femmes.
A l'heure où s'écrivent ces lignes, la définition précise des critères permettant de mettre fin au boycott global est encore en discussion via internet (la démocratie, même électronique, ça prend du temps!). En résumé, le BGP demande à toutes et à tous de poursuivre le boycott jusqu'à ce que le gouvernement des USA:
- renonce à imposer un gouvernement à sa solde en Iraq, et donne aux Nations unies un rôle moteur dans le gouvernement transitionnel de l'après-guerre;
- ratifie le traité instituant le Tribunal pénal international (TPI), reconnaisse sa compétence à poursuivre les criminels de guerre, et résilie tous les traités bilatéraux3;
- abandonne le système de missiles anti-balistiques (ABM) et réinstaure le traité sur ces missiles;
- ratifie les importants traités internationaux sur les armes et sur le réchauffement global: Traité complet d'interdiction des essais nucléaires, Accords de Kyoto sur le réchauffement global, Convention sur les armes biologiques, Traité de 1997 sur les mines anti-personnel, et Convention sur les armes chimiques;
- renonce à sa doctrine de guerre préventive;
- ramène ses dépenses militaires à un niveau équivalent à celui des autres nations;
- cesse d'utiliser un double standard sur les armes de destruction massives, approuvant le stockage de ces armes uniquement par les USA et Israël;
- entame des négociations pour une solution au conflit Israël-Palestine comportant deux Etats séparés.
Pour plus d'informations sur cette action, le site www.cmlk.ch relaiera en Suisse les prises de position et recommandations du Boycott global pour la paix (Global Boycott for Peace).
Roger Gaillard
Notes
1 Dans une interview au magazine Vanity Fair, le faucon Paul Wolfowitz affirme sans états d'âme que les armes de destruction massive ont été choisies comme justificatif de la guerre pour des motifs « bureaucratiques » , car « c'était la seule raison sur laquelle tout le monde pouvait s'entendre ». Libération, 30 mai 2003.
2 Norman Mailer, « Pourquoi sommes-nous en guerre? », Denoël, page 102.
3 Il s'agit de traités conclus par les USA avec différents pays, souvent sous la pression, pour leur faire interdire de déférer tout citoyen étasunien devant le TPI. Cela revient donc à garantir l'impunité aux criminels de guerre étasuniens
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